🏛 Pivots #7: Nouvelles institutions?

Bonjour Ă  tous,

Pivots se dĂ©confine, aprĂšs une longue pause, mais sans avoir changĂ© d’un iota.

Le sujet du jour est l’une des avancĂ©es concrĂštes de la crise des Gilets Jaunes, qui a dĂ©butĂ©, pour rappel, sur fond de mĂ©contentement face Ă  l’augmentation de la fiscalitĂ© Ă©cologique : le PrĂ©sident Emmanuel Macron a accordĂ©, aprĂšs demande d’un collectif d’écologistes, d’organiser une grande convention citoyenne pour aider la France Ă  guider sa politique climatique.

À l’étĂ© 2019, l’institut de sondage Harris Interactive a Ă©tĂ© chargĂ© de dĂ©signer 150 citoyens reprĂ©sentatifs de la population française, en basant sur des critĂšres dĂ©finis par l’Insee (Ăąge, rĂ©gion, catĂ©gorie sociale
) et aprĂšs avoir tirĂ© au sort 255.000 personnes sur listes tĂ©lĂ©phoniques. A partir d’octobre, ces 150 citoyens disposent d’un weekend de travail toutes les mois environ jusqu’à avril (initialement), mois lors duquel ils devaient prĂ©senter des propositions pour rĂ©duire les Ă©missions françaises de gaz Ă  effet de serre d’au moins 40% d’ici 2030 « dans un esprit de justice sociale Â». Les sessions sont accueillies et organisĂ©es par le CESE, le Conseil Ă©conomique, social et environnemental, sorte de 3e chambre du Parlement qui reprĂ©sente la sociĂ©tĂ© civile mais ne dispose que d’un rĂŽle consultatif.

La Convention a organisĂ© son avant-dernier weekend de travail du 6 au 8 mars dernier. Le dernier, prĂ©vu donc pour avril, a Ă©tĂ© repoussĂ© au 19-21 juin. L’historique de sa mise en Ɠuvre, ainsi que le dĂ©roulement de ses sessions de travail, peut ĂȘtre retrouvĂ© sur le site de la Convention.

Les demandes d’un approfondissement de la dĂ©mocratie, entre dĂ©centralisation, pratiques collaboratives ou encore transparence de la prise de dĂ©cision, sont omniprĂ©sentes dans l’histoire de l’écologie politique. RĂ©cemment, l’un des nouveaux poids lourds de la mobilisation climatique Extinction Rebellion s’est formĂ©e sur un agenda de 3 demandes dont l’une est de crĂ©er des assemblĂ©es citoyennes qui auraient le pouvoir de dĂ©cider des modalitĂ©s de la transition Ă©cologique - que l’organisation espĂšre radicale.

La Convention citoyenne pour le climat rĂ©pond-elle, au moins en partie, Ă  ces demandes de construction d’une nouvelle forme de dĂ©mocratie permettant d’engager une transition ? S’agit-il d’un aperçu des institutions du futur ? Les Ă©cologistes sont partagĂ©s Ă  ce sujet.

Pour peser le pour et le contre, il Ă©tait nĂ©cessaire de confronter deux points de vue opposĂ©s mais aussi pertinents l’un que l’autre.

D’un cĂŽtĂ©, HĂ©lĂšne Landemore, politologue, a publiĂ© 10 fĂ©vrier dernier dans Le Monde une tribune intitulĂ©e « La Convention citoyenne pour le climat pourrait prĂ©figurer une nouvelle forme de dĂ©mocratie Â» qui rĂ©sume de maniĂšre synthĂ©tique ce que peuvent en attendre les partisans de ce nouvel exercice.

De l’autre, l’avocat spĂ©cialiste de l’environnement Arnaud Gossement a partagĂ© sur Twitter une critique acerbe du processus, que le magazine en ligne Reporterre a souhaitĂ© reprendre dans une interview: « La convention citoyenne est profondĂ©ment monarchique Â».

Quelles attentes, et quelles craintes soulĂšvent cette Convention? Faisons le tri.

⚙ Construction d’une nouvelle forme de lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique

Le cƓur de cet exercice relativement inĂ©dit dans le monde (les expĂ©riences similaires, comme en Irlande ou au Canada, ont eu lieu sur des sujets ou Ă  des Ă©chelles plus restreintes) est bien d’imaginer une nouvelle façon d’apporter une contribution citoyenne lĂ©gitime aux cĂŽtĂ©s d’institutions reprĂ©sentatives —qui ont certainement besoin de se voir « augmentĂ©es Â» tant la dĂ©fiance Ă  leur Ă©gard semble difficile Ă  dĂ©samorcer.

En quoi 150 citoyens non Ă©lus, et tirĂ©s au sort (puis triĂ©s par un institut de sondage) seraient lĂ©gitimes Ă  participer Ă  la prise de dĂ©cision politique? Le sujet est vaste, et je vois deux points qui mĂ©ritent d’ĂȘtre soulevĂ©s.

D’une part, le sujet est extrĂȘmement bien choisi pour faire fonctionner cette nouvelle forme de lĂ©gitimitĂ©. Dans l’intitulĂ© de leur mandat, la partie qui me semble la plus importante est bien « dans un esprit de justice sociale Â». Il ne s’agit pas, pour les participants, de rĂ©inventer la roue : de nombreuses organisations et personnalitĂ©s ont dĂ©jĂ  planchĂ© sur les postes d’actions possibles, sur des chiffrages et sur des scĂ©narios. Le sujet ici est de trancher entre les leviers Ă  disposition en pensant d’une part aux conditions d’acceptabilitĂ© sociale, absolument nĂ©cessaire pour engager une transition, et d’autre part en contribuant Ă  imaginer la sociĂ©tĂ© que l’on souhaite —l’enjeu de l’écologie n’étant pas d’adopter une liste de mesures techniques, mais bien de concevoir un modĂšle de sociĂ©tĂ© en accord avec les limites planĂ©taires.

Pour cela, un simple coup d’Ɠil aux profils des tirĂ©s au sort d’un cĂŽtĂ© et des parlementaires de l’autre indique qu’il y a plus de connaissance de la « vie rĂ©elle Â» des Français parmi les 150 participants Ă  la Convention qu’avec les 577 dĂ©putĂ©s, mĂȘme bien entourĂ©s, et mĂȘme faisant leur travail. Parce que les parlementaires, tout simplement, ne permettent pas de prĂ©senter la diversitĂ© des situations, des parcours et des conditions de vie en France. C’est lĂ  que la lĂ©gitimĂ© d’un tel instrument a du sens Ă  ĂȘtre articulĂ©e avec celle des institutions reprĂ©sentatives.

D’autre part, les 150 participants sont loin d’ĂȘtre repliĂ©s sur eux-mĂȘmes. Tous, trĂšs engagĂ©s, se voient comme un pont avec le reste de la sociĂ©tĂ© française. Le CESE leur a mis en place un espace numĂ©rique pour entrer en dialogue avec le reste de la population. Les sĂ©ances sont retransmises en direct en ligne. De retour dans leurs rĂ©gions, les participants rencontrent associatifs, Ă©lus, en parlent autour d’eux. Sur les rĂ©seaux sociaux, ils partagent leurs expĂ©riences en temps rĂ©el et Ă©changent avec d’autres qui suivent les travaux. Ce lien entre la prise de dĂ©cision et la population dans sa diversitĂ© est prĂ©cisĂ©ment le rĂŽle des Ă©lus, mais ceux-ci sont aujourd’hui fragilisĂ©s car constamment renvoyĂ©s Ă  leur Ă©tiquette partisane, et Ă  leur situation de classe, rĂ©elle ou fantasmĂ©e. Certains d’entre eux grinceront peut-ĂȘtre des dents Ă  l’idĂ©e de voir une telle concurrence se dĂ©velopper. Pourtant, des articulations restent Ă  concevoir. On peut imaginer qu’un parlementaire ou Ă©lu local ait beaucoup Ă  gagner de voir un tel engagement se dĂ©velopper dans sa commune ou sa circonscription.

✊ Fabrique d’engagement citoyen

Plus largement, ce rĂŽle actif qu’ont pris les participants Ă  la Convention montre que ce type d’outil est un formidable vecteur de renforcement de la citoyennetĂ©. Les tĂ©moignages des 150 se multiplient, dans la presse rĂ©gionale notamment, indiquant que leur « mandat Â» est pris trĂšs au sĂ©rieux. Leur engagement va bien au-delĂ  des weekends de travail de la Convention.

Par exemple, tous se renseignent sur un sujet que beaucoup ne connaissaient qu’en surface. Comme l’illustre Muriel, de Toulouse: "On nous a dit ‘vous allez faire des propositions’. Je n’ai pas toutes les connaissances donc je vais vers ceux qui ont les connaissances, je prends des notes, je rĂ©flĂ©chis. J’ai pris mon tĂ©lĂ©phone, j’ai appelĂ© des spĂ©cialistes, des experts des scientifiques, des agriculteurs." Beaucoup tentent un rĂŽle de relai entre ces expertises “de terrain” et leurs travaux : auprĂšs de leurs proches, des mĂ©dias locaux, des “forces vives” selon un vocabulaire qu’aiment utiliser les Ă©lus locaux. Bref, il s’agit de former des citoyens, au sens actif du terme.

Pour HĂ©lĂšne Landemore, l’initiative a dĂ©jĂ  « fait la dĂ©monstration empirique, symboliquement importante, qu’impliquer des citoyens ordinaires sur des enjeux politiques complexes au niveau national est possible, mĂȘme dans un pays aussi grand et multiculturel que la France Â». C’est ce qu’expliquent depuis longtemps les promoteurs d’une dĂ©mocratie plus inclusive et plus participative : lorsqu’ils sont responsabilisĂ©s, plutĂŽt que placĂ©s dans une posture passive de consommation d’un spectacle politique, les citoyens rĂ©pondent prĂ©sents.

C’est certainement ce point qui fait penser que d’autres conventions de ce genre pourraient encore avoir lieu Ă  l’avenir, sur diffĂ©rents sujets. Dans LibĂ©ration en dĂ©cembre, des dĂ©putĂ©s et reprĂ©sentants d’ONG appelaient Ă  en crĂ©er une sur « la place des nouvelles technologies dans notre sociĂ©tĂ© ». Et le Parlement britannique a lui aussi crĂ©Ă© sa Climate Assembly sur le modĂšle de sa cousine française, dont le dernier weekend de travail se dĂ©roule aujourd’hui-mĂȘme. D’autres boutures pourraient prendre ailleurs.

💭 IntĂ©gration de nouvelles idĂ©es dans le dĂ©bat politique

La quĂȘte des idĂ©es “nouvelles” ayant un attrait particuliĂšrement puissant en politique, beaucoup attendent certainement que la Convention innove dans ses recommandations. Je crains que ce point ne soulĂšve que des dĂ©ceptions, du moins pour les connaisseurs du sujet, tant il est vraisemblable que les idĂ©es retenues soient issues de ce qui existe dĂ©jĂ  dans le dĂ©bat public et les recommandations des experts —le fait que les travaux de la Convention ne soient trop dirigĂ©s par le profil des intervenants invitĂ©s fait justement partie des critiques adressĂ©es au processus. Cela ne me paraĂźt pas regrettable en soi, tant l’apport espĂ©rĂ© de la Convention repose sur l’objectif d’acceptation sociale, plus que sur celui de rĂ©inventer la roue.

En revanche, les conclusions de cette Convention seront une opportunitĂ© rare de placer dans le dĂ©bat mainstream des idĂ©es certes dĂ©jĂ  bien connues des spĂ©cialistes mais encore largement marginales dans un monde politico-mĂ©diatique qui trop souvent manque ou d’imagination, ou de comprĂ©hension de l’urgence, ou les deux Ă  la fois. Le sujet appelle Ă  de la radicalitĂ© : la Convention pourrait en ĂȘtre un vecteur. Je pense notamment Ă  la question de la sobriĂ©tĂ©, complĂštement taboue dans le langage politique, et pourtant incontournable.

⚖ Manque d’ancrage juridique

PassĂ©es ces notes optimistes, l’avertissement d’Arnaud Gossement vise trĂšs juste. Son principal reproche: tout le processus, n’ayant pas de base lĂ©gale, dĂ©pend de la volontĂ© d’un seul homme —le PrĂ©sident de la RĂ©publique. Celui-ci s’est engagĂ©, Ă  la crĂ©ation de la Convention, que ses propositions seraient reprises « sans filtre », soit par rĂ©fĂ©rendum, soit auprĂšs du Parlement, soit par le gouvernement via la voie rĂ©glementaire.

D’une part, comme le note l’avocat, « toute l’architecture de cette convention, toute sa crĂ©dibilitĂ© repose sur la confiance dans la parole d’Emmanuel Macron. C’est profondĂ©ment monarchique. [
] Lors du Grenelle de l’Environnement, en 2007, les ONG avaient exigĂ© que l’État ne soit qu’un collĂšge parmi d’autres, au sein de la nĂ©gociation. Nous vivons une forme de rĂ©gression par rapport au Grenelle ».

D’autre part, cette promesse du « sans filtre » n’est pas rĂ©aliste en termes juridiques : « d’abord parce que 80 % de ce qu’on appelle la loi, c’est-Ă -dire notre Code de l’environnement, est Ă©laborĂ© non pas en France mais Ă  Bruxelles. [
] Par ailleurs, [Emmanuel Macron] ne peut pas non plus imposer la loi au Parlement. Les dĂ©putĂ©s et les sĂ©nateurs pourront toujours ĂȘtre en dĂ©saccord avec des dispositions et voter des amendements contraires aux recommandations. Dernier problĂšme, il faudrait que les citoyens arrivent Ă  rĂ©diger en trois mois un projet de loi ficelĂ©. HonnĂȘtement, c’est trĂšs compliquĂ©. » MĂȘme avec toute la bonne volontĂ© du gouvernement, un “filtre” serait inĂ©vitable. Et sans base juridique, il n’existe pas de moyen lĂ©gal de s’assurer que l’esprit des recommandations faites ne soit pas travesti.

🔼 Qu’en attendre prĂ©cisĂ©ment?

Sans mĂȘme attendre la fin du processus, Emmanuel Macron a envoyĂ© des signaux contraires Ă  sa parole d’origine. Il a laissĂ© entendre que tout ne serait pas repris et s’est prononcĂ© contre certaines propositions provisoires de la Convention, dont la reconnaissance du crime d’écocide par la France. Difficile, dans ce cas, d’y placer de trop grands espoirs. Les “garants” de la Convention, dont le rĂ©alisateur Cyril Dion, se montrent trĂšs vigilants lors de leurs derniĂšres apparitions mĂ©diatiques.

En revanche, parce que l’exercice a Ă©tĂ© mieux cadrĂ©, plus approfondi, et que les participants s’en sont rĂ©ellement saisis, la dĂ©ception ne sera sans aucun doute pas aussi grande qu’avec le “grand dĂ©bat” de 2019, qui n’avait rien d’un dĂ©bat et que tout le monde a dĂ©jĂ  oubliĂ©.

Pour prĂ©parer la suite, anticipant que le travail de lobbying sur leurs positions ne prendra pas fin avec la remise de leur rapport final mais au contraire ne fera que dĂ©buter, les participants ont structurĂ© une association avec l’aide des organisateurs. Et ils ont dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lĂ© une premiĂšre liste non finalisĂ©e de 50 propositions, espĂ©rant ainsi peser dans les actuels dĂ©bats sur le « monde d’aprĂšs ».

✅ La Convention citoyenne a dĂ©jĂ  fait la preuve qu’engager des citoyens dans des processus participatifs exigeants fonctionne d’un point de vue technique et ouvre des perspectives intĂ©ressantes en termes de fabrique de citoyennetĂ© et de co-construction des politiques publiques.

đŸ§± À l’avenir, il sera nĂ©cessaire de faire reposer de telles initiatives sur des dispositions juridiques plus solides, et de les imbriquer de maniĂšre plus claire dans le processus d’élaboration de la loi. Une dĂ©mocratie plus inclusive ne pourra jamais reposer sur la volontĂ© d’une seule personne.

🧭 Ni campagne participative de surface, ni assemblĂ©e citoyenne souveraine telle que rĂ©clamĂ©e par l’écologie radicale, la Convention sera surtout ce qu’il en sera fait —par les forces politiques reprĂ©sentĂ©es dans les institutions, comme par la sociĂ©tĂ© civile qui devra organiser une campagne de pression dans les prochaines Ă©tapes. L’un des enjeux sera de ne pas laisser cette Convention neutraliser les demandes d’une nouvelle rĂ©organisation des pouvoirs, mais de l’inscrire comme l’un des tout premiers pas sur une bien longue route.

A bientÎt et bon déconfinement,

Geoffroy.


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📊 Pivots #6: Sondages

Bonjour Ă  tous,

(et puisque c’est la premiĂšre fois que l’on se retrouve en 2020, bonne annĂ©e Ă  vous lecteurs et lectrices đŸ„ł)

“Vous n’avez pas les bases”, comme disait l’autre. Dans Pivots, on considĂšre acquis le fait que la prise de conscience de l’urgence Ă©cologique Ă©tait en train d’atteindre des niveaux sans prĂ©cĂ©dents. Mais on ne l’avait pas encore dĂ©montrĂ©. Ce numĂ©ro va donc reprendre les bases, en prenant un des moins mauvais indicateurs Ă  notre disposition pour faire ce constat: les sondages.

Un sondage seul ne faisant jamais le printemps, je me suis basĂ© ici sur 4 diffĂ©rentes Ă©tudes d’opinion, qui ont chacune quelque chose Ă  apporter Ă  la comprĂ©hension du phĂ©nomĂšne. À une exception prĂšs, toutes les donnĂ©es portent sur le contexte français.

Pour les geeks de sondages, les voici: la vague 2019 de “Fractures françaises” d’Ipsos, une Ă©tude d’Elabe de novembre 2019 sur “les Français et l’environnement”, l’enquĂȘte internationale d’Ipsos pour EDF et le JDD datant Ă©galement de novembre dernier, et enfin un sondage YouGov pour BusinessInsider sur “l’économie positive et durable” publiĂ© en octobre.

đŸ„‡ L’environnement est en premiĂšre position des prĂ©occupations des Français

Les Ă©tudes se suivent et se ressemblent, plaçant l’écologie au sommet des prĂ©occupations des Français en 2019, juste devant les thĂ©matiques sociales. Si les mĂ©thodologies et les chiffres diffĂšrent, la tendance est sans Ă©quivoque (52% citent l’environnement devant 48% pour l’avenir du systĂšme social et 43% pour le pouvoir d’achat chez Ipsos, 26% le placent en premier contre 13% pour l’emploi chez YouGov).

Il est en revanche trop tĂŽt pour savoir si cette premiĂšre place est temporaire ou durable. Le plus probable est que l’augmentation des prĂ©occupations environnementale poursuive son chemin dans les annĂ©es Ă  venir, tout en pouvant ĂȘtre par pĂ©riodes relĂ©guĂ©e derriĂšre un autre enjeu, au grĂ© des agendas mĂ©diatiques notamment.

đŸ‘„ Cette prĂ©occupation est rĂ©partie de maniĂšre relativement universelle dans la population

Lorsqu’Elabe demande aux Français d’évaluer de 1 Ă  10 le niveau d’importance qu’ils donnent Ă  l’enjeu environnemental, seulement 15% des Français donnent la moyenne ou moins, et plus de la moitiĂ© rĂ©pondent par au moins 8 —se disant par lĂ  “trĂšs prĂ©occupĂ©s”.

Les polarisations sociales sont moins Ă©videntes Ă  dresser qu’on pourrait le penser —en tout cas lorsqu’on reste sur cette forme d’autodĂ©claration. Dans la mĂȘme Ă©tude, pas de diffĂ©rence notable entre ruraux et urbains. Les cadres donnent une note moyenne de seulement 0,5 point plus Ă©levĂ©e que les ouvriers. Et quant Ă  l’ñge, Elabe donne les plus de 65 ans lĂ©gĂšrement plus concernĂ©s que les 18-24 ans, alors que YouGov dĂ©crit une tendance inverse.

En revanche, les polarisations selon l’affiliation politique restent visibles. Chez Ipsos, c’est mĂȘme trĂšs simple: plus on se dĂ©place vers la droite du spectre politique et moins on est enclin Ă  placer l’environnement parmi les sujets les plus brĂ»lants (de 67% chez la France Insoumise Ă  24% au Front National).

💭 La prise de conscience n’est pas si superficielle que ça

Les plus critiques pourront soulever que tout cela n’est que de l’auto-dĂ©claration, ne permettant pas de mesurer la profondeur rĂ©elle de la prise de conscience alors qu’il est dĂ©sormais largement compris que la rĂ©ponse la plus socialement acceptĂ©e est de se dire prĂ©occupĂ©. C’est tout Ă  fait vrai.

Cependant, quelques chiffres tendent Ă  indiquer que tout n’est pas si superficiel. Principalement, on peut noter qu’une grande majoritĂ© indique avoir saisi que la rĂ©ponse passera par des changements profonds de mode de vie, y compris vers plus de sobriĂ©tĂ© (81% selon Elabe, 64% pour Ipsos). Ce qui reste Ă  ce jour en contradiction majeure avec le discours politico-Ă©conomique dominant, refusant d’affronter la question de la sobriĂ©tĂ©. Notons aussi que pour les Français, personne n’en fait aujourd’hui assez face Ă  l’importance du sujet: ni le gouvernement (23% jugent positivement son action selon Ipsos), ni les citoyens (40% estiment qu’ils s’engagent sur la question), ni les entreprises (dont la RSE soulĂšve le scepticisme de plus de 60% des sondĂ©s chez YouGov).

💰 
mais les interrogations sur l’impact Ă©conomique de la transition persistent

AprĂšs le consensus, les questions qui fĂąchent. InterrogĂ©s par Ipsos sur ce qui devrait avoir la prioritĂ© entre action Ă©cologique rapide et considĂ©rations financiĂšres et sociales lorsque cet arbitrage est Ă  faire, les Français sont partagĂ©s Ă  Ă©galitĂ© stricte. Et quelques polarisations se dessinent: jeunes, cadres et professions intermĂ©diaires tendent Ă  favoriser l’urgence environnementale (de 55 Ă  62%), alors que les ouvriers et retraitĂ©s considĂšrent que l’urgence premiĂšre est sociale (54-55%).

Chez YouGov, environ les deux tiers craignent que la transition soit source de trop de rĂ©glementations et de coĂ»ts supplĂ©mentaires pour les entreprises. Et une fraction comparable dit croire que de nouvelles opportunitĂ©s de marchĂ©s, d’emplois et de crĂ©ation de richesses se verront ouvertes —ce que je traduis plutĂŽt par l’espoir que l’impact Ă©conomique de la transition ne soit pas trop brutal.

🛠 Les Français considùrent que tout le monde doit mettre la main à la pñte

Les États, les entreprises, les collectivitĂ©s locales, les individus, les ONG: pour chacune de ces catĂ©gories d’acteurs, plus de 90% des Français considĂšrent qu’ils ont un rĂŽle important Ă  jouer pour rĂ©pondre aux crises environnementales (Elabe). Lorsqu’il s’agit de prioriser, c’est d’abord aux gouvernements, puis aux citoyens, et ensuite seulement aux entreprises qu’il est demandĂ© d’agir (Ipsos/donnĂ©es mondiales).

đŸ€ 
mais de maniĂšre Ă©quitable

C’est l’un des Ă©lĂ©ments les plus clairs des Ă©tudes d’opinion sur le sujet: la demande de justice sociale est trĂšs forte. Lorsqu’Elabe demande aux Français ce qui peux les faire accepter des sacrifices dans leur mode de vie, 69% citent en premiĂšre ou en deuxiĂšme condition que ces sacrifices soient partagĂ©s de maniĂšre Ă©quitable parmi toute la sociĂ©tĂ©. C’est loin devant les conditions de dĂ©cision collective de ces changements (39%), de compensation par le gain de nouveaux avantages (32%) ou de demande que les changements restent trĂšs limitĂ©s en ampleur (20%).

L’indĂ©cision entre primautĂ© devant ĂȘtre donnĂ©e Ă  l’urgence Ă©cologique ou sociale, vue plus haut, dĂ©montre aussi cette mĂȘme attente de justice sociale dans la transition.

🌏 À l’international, des lignes de fractures qui s’expliquent par les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques

L’étude menĂ©e par Ipsos dans 30 pays parmi les plus peuplĂ©s ou les plus pollueurs de la planĂšte donne Ă  premiĂšre vue des rĂ©sultats similaires au seul contexte français : une majoritĂ© de citoyens se disent inquiets pour l’environnement, la nature humaine du rĂ©chauffement climatique est relativement peu remise en cause (un petit quart des rĂ©pondants tout de mĂȘme), les gouvernements n’en feraient pas assez sur le sujet, il faudra passer par des changements de mode de vie, etc.

Sans surprise, les pays qui doutent le plus sont ceux qui ont un intĂ©rĂȘt Ă©conomique Ă  court terme Ă  le faire. Que ce soit les pays producteurs de charbon ou de pĂ©trole niant Ă  50% environ l’origine humaine du rĂ©chauffement (Arabie Saoudite, NorvĂšge, Australie), ou les pays situĂ©s au Nord du globe considĂ©rant que certains effets du changement de climat seront positifs (SuĂšde, Russie, Canada) —thĂšse hautement discutable. Les pays oĂč les citoyens sont le moins inquiets sur la situation environnementale de leur nation recoupent Ă©galement ces deux groupes.

✅ L’environnement est devenue la premiĂšre cause de prĂ©occupation des Français, lĂ©gĂšrement devant les enjeux sociaux, et loin devant d’autres polĂ©miques politiques. Ce qui est systĂ©matiquement ignorĂ© par la hiĂ©rarchisation des mĂ©dias dominants (journaux tĂ©lĂ©visĂ©s, Ă©missions politiques
). Mais ce qui ne peut qu’avoir un impact au moins Ă  court terme sur les prochains rendez-vous Ă©lectoraux, les partis politiques Ă©tant trĂšs sensibles aux sondages.

✅ MalgrĂ© certaines contradictions dans l’opinion, des polarisations socio-politiques, et des doutes lĂ©gitimes sur ce que valent ces auto-dĂ©clarations dans de tels sondages, plusieurs indices pointent que la prise de conscience est parfois profonde et que beaucoup considĂšrent que l’avenir ne pourra pas ĂȘtre une simple continuation du prĂ©sent, sans changement profonds.

⏞ En revanche, les sondages seuls ne permettent pas de dire si cette tendance a vocation Ă  ĂȘtre durable et Ă  structurer l’opinion et l’action collective sur le long terme. Je suis convaincu que oui, mais pour le dĂ©montrer il faudra analyser bien d’autres signaux faibles!

Voilà, maintenant on a tous les bases. À dans une dizaine de jours!

Geoffroy.


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🙀 Pivots #5: Peurs

Bonjour Ă  tous,

En septembre, Greta Thunberg prononce Ă  l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations Unies un discours qui fait la Une des mĂ©dias. Alors que la militante climatique suĂ©doise est connue mĂ©diatiquement depuis plusieurs mois dĂ©jĂ , cette nouvelle intervention est l’occasion de violentes salves de critiques dans les colonnes de certains journaux et (surtout?) sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision. Beaucoup d’éditorialistes ou de chroniqueurs l’accusent d’ĂȘtre “alarmiste” et d’avoir un discours “dĂ©mobilisateur” voire “contre-productif” Ă  force de “faire peur” aux gens.

Le 2 dĂ©cembre, jour d’ouverture de la COP25 Ă  Madrid, le Premier ministre Édouard Philippe publie dans le HuffPost une tribune dĂ©taillant sa vision de l’écologie : une â€œĂ©cologie souriante” des “solutions simples” qui s’oppose Ă  la vision de “renoncement” des “thĂ©oriciens de l’apocalypse”. Sur le principe, qu’un Premier ministre dĂ©veloppe ainsi sa vision d’un sujet aussi important pour les Français et aussi clivant est tout Ă  fait salutaire. Sur le contenu en revanche, la tribune pose de sĂ©rieux problĂšmes. L’un d’eux rĂ©side dans cette phrase, censĂ©e marquĂ©e sa diffĂ©rence d’avec les collapsologues [ces auteurs qui Ă©tudient la possibilitĂ© d’effondrement de nos sociĂ©tĂ©s construites sur l’abondance Ă©nergĂ©tique] :

Je me sens du pays des LumiĂšres: je prĂ©fĂšre en appeler Ă  la raison plutĂŽt qu’à la peur.

Dans la bouche d’un ministre comme d’un Ă©ditorialiste sur un plateau tĂ©lĂ©visĂ©, opposer peur et raison n’est rien de plus qu’une arme politique destinĂ©e Ă  disqualifier les tenants d’un discours plus radical —une arme de grande mauvaise foi, tant l’affirmation est fausse et mĂ©prisante Ă  de nombreux Ă©gards.

Le meilleur contenu auquel j’ai pu penser pour dĂ©construire ici cette argumentation dangereuse est une conversation tenue dans PrĂ©sages, excellent podcast de la journaliste Alexia Soyeux qui explore l’effondrement et les thĂ©matiques qui y sont liĂ©es. En octobre, PrĂ©sages a invitĂ© Luc Semal, maĂźtre de confĂ©rence en sciences politiques qui a publiĂ© cette annĂ©e “Face Ă  l'effondrement. Militer Ă  l'ombre des catastrophes”, essai approfondissant sa thĂšse dĂ©fendue en 2012 dans laquelle il Ă©tudiait le rĂŽle des pensĂ©es catastrophistes dans l’écologie politique. [Point sĂ©mantique: il utilise le terme de “catastrophisme” non pas pour Ă©voquer une Ă©ventuelle fascination pour les catastrophes, mais pour dĂ©signer les courants de pensĂ©es qui voient en notre civilisation industrielle une parenthĂšse de quelques siĂšcles dans l’histoire humaine ne pouvant que se terminer par une dĂ©croissance Ă©nergĂ©tique]

Pour retrouver l’épisode sur plusieurs plateformes, ainsi qu’une bibliographie d’autres interviews donnĂ©es par Luc Semal, c’est par lĂ  :

Écouter l'Ă©pisode de PrĂ©sages

Pourquoi opposer le camp de la peur et celui de la raison en parlant de crise climatique est-il particuliĂšrement malhonnĂȘte ? RĂ©ponse en quelques points, mĂȘme pas exhaustifs.

😹 “Si vous n’avez pas peur, c’est que vous n’avez pas compris”

Cette phrase de l’activiste britannique Rob Hopkins, initiateur du mouvement Villes en Transition, rĂ©sume bien la premiĂšre supercherie derriĂšre la fausse opposition entre peur et raison : sur un sujet comme le changement climatique, les deux vont de pair. Comme le fait remarquer Luc Semal, Ă  moins d’ĂȘtre tombĂ© dans un nihilisme stĂ©rile, il est impossible de ne pas ressentir de la peur, sous des formes ou Ă  des degrĂ©s divers bien entendu, lorsqu’on se penche sur la rudesse des projections Ă©tablies par la littĂ©rature scientifique sur le sujet.

Cela ne signifie pas que ce soit la seule Ă©motion lĂ©gitime —le panel est large, entre autres pensĂ©es nĂ©gatives (angoisse pour soi ou pour d’autres, dĂ©sespoir, colĂšre
) ou, peut-ĂȘtre moins spontanĂ©ment mais de maniĂšre tout aussi importante, des Ă©motions plus positives (espoir de changements
).

Cela signifie en revanche que tenter de disqualifier un discours en partie inspirĂ© par la peur, ou pouvant la susciter, prouve que l’auteur des attaques n’a pas saisi l’ampleur du problĂšme, et mĂ©prise ceux qui ont eu une rĂ©action tout Ă  fait rationnelle en prenant la peine de le comprendre.

Autrement dit, la “raison” est bien plus du cĂŽtĂ© de ceux qui admettent pouvoir Ă©prouver de la peur que de ceux qui minimisent la gravitĂ© de la situation.

✊ La peur est un facteur de mobilisation

L’ironie de leurs propos ne leur a mĂȘme pas traversĂ© l’esprit: de nombreux commentateurs politiques ont regrettĂ© le discours trop “alarmiste” de Greta Thunberg, censĂ© ĂȘtre “dĂ©mobilisateur”
 en s’adressant donc Ă  l’activiste qui a rĂ©ussi Ă  mobiliser des millions de jeunes dans plus de 150 pays diffĂ©rents, et Ă  mettre le sujet au premier plan de l’attention mĂ©diatique.

En fait, Luc Semal pointe mĂȘme que la sociologie des mobilisations a dĂ©montrĂ© que la peur Ă©tait un puissant facteur d’engagement, chez les Ă©cologistes comme dans d’autres types de mouvements. De grands Ă©crivains dont les pensĂ©es sont particuliĂšrement sombres ont aussi Ă©tĂ© des activistes de premier plan : Semal cite le philosophe antinuclĂ©aire GĂŒnther Anders, on peut aussi y ajouter le penseur de l’écologie profonde Arne Naess.

La peur n’est ni le seul moteur de mobilisation, ni un ingrĂ©dient nĂ©cessaire Ă  leur rĂ©ussite, mais elle est trĂšs prĂ©sente tout au long de l’histoire de l’écologie politique. Affirmer que le discours anxiogĂšne des actuels activistes du climat est contre-productif n’est qu’une affirmation idĂ©ologique sans fondement rationnel.

👧 La peur prend corps avec l’arrivĂ©e d’une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’activistes

Dans les grandes lignes, Luc Semal dresse le portrait de 3 diffĂ©rentes vagues d’écologie politique. Dans les annĂ©es 1970, elle se fait radicale et dĂ©tonnante dans le paysage politique de l’époque en posant frontalement la question des limites planĂ©taires. Elle s’institutionnalise dans les dĂ©cennies suivantes, adoucissant son discours alors basĂ© sur la quĂȘte du dĂ©veloppement durable —l’idĂ©e que croissance infinie et moindre mal environnemental sont compatibles.

La radicalitĂ© et la question des limites reviennent dans les annĂ©es 2000, puis se renforcent aprĂšs 2015 avec l’avĂšnement de la collapsologie, sous un double effet. D’une part, le concept de dĂ©veloppement durable est confrontĂ© Ă  ses propres limites, et l’urgence environnementale ne fait que grandir. D’autre part, avec l’émergence progressive d’une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’activistes ou tout simplement de jeunes informĂ©s des enjeux, le discours Ă©cologiste longtemps construit autour d’abstraites “gĂ©nĂ©rations futures” est dĂ©sormais portĂ© par des personnes qui vivront au cours de leur existences les premiers effets des catastrophes annoncĂ©es. Et qui peuvent donc rationnellement ressentir de la peur, non seulement pour autrui, mais pour eux-mĂȘmes: en se basant sur les espĂ©rances de vie actuelles, un jeune trentenaire français ou la suĂ©doise Greta Thunberg peuvent compter vivre respectivement jusque dans les dĂ©cennies 2060 et 2080. Un monde extrĂȘmement diffĂ©rent de l’actuel, qui peut susciter des craintes lĂ©gitimes.

🔇 Condamner la peur ne doit pas ĂȘtre un prĂ©texte pour minimiser le problĂšme

Le signal envoyĂ© par cette prise de conscience de la jeunesse est qu’elle est assez mĂ»re pour qu’on lui expose le problĂšme tel qu’il est, et non en cherchant Ă  le minimiser de maniĂšre infantilisante. S’inquiĂ©ter de discours jugĂ©s trop “alarmistes” n’est souvent qu’un moyen de tenter de faire taire des divergences politiques, au dĂ©triment de la vĂ©ritĂ© du diagnostic.

Faire peur ne doit jamais ĂȘtre un objectif en soi, mais la dĂ©noncer ne peut pas ĂȘtre un prĂ©texte pour euphĂ©miser l’urgence Ă  laquelle nous faisons face.

⚗ La peur, en revanche, ne suffit pas Ă  enclencher une dynamique politique positive

La peur est rationnelle, porteuse de mobilisation, et signe de maturitĂ© face aux enjeux. Mais elle ne peut ĂȘtre le seul ingrĂ©dient menant Ă  la construction collective de solutions dans un cadre dĂ©mocratique —toute une ingĂ©nierie est Ă  mettre en place, et c’est l’enjeu du politique de savoir construire des espaces collectifs d’action et de prise de dĂ©cision Ă  la hauteur de la crise.

❌ Ceux qui cherchent Ă  opposer le camp de la peur et celui de la raison ne le font que pour tenter de disqualifier des adversaires, sans fondement rationnel, et au risque d’étouffer le diagnostic de la situation.

✅ La peur n’est pas en soi une mauvaise rĂ©action face Ă  la crise Ă©cologique, ni un ennemi de l’engagement —elle est lĂ©gitime pour les gĂ©nĂ©rations qui vont vivre dans le monde qui vient, et peut les pousser Ă  se mobiliser.

⚙ L’enjeu politique n’est donc pas de chercher Ă  Ă©viter la peur, qui est dĂ©sormais une donnĂ©e de la condition dans laquelle nous sommes, mais de savoir capitaliser de maniĂšre constructive sur les Ă©motions suscitĂ©es par la prise de conscience grandissante de l’opinion publique.

Bonne écoute, bon réveillon, et à dans quinze jours!

Geoffroy.


C’était Pivots: deux fois par mois, on fait le point sur un aspect des transformations de sociĂ©tĂ© sous urgence climatique. Une recommandation? Un commentaire? Je suis dispo par simple retour de mail ou sur twitter. Pour s’abonner ou retrouver les anciens numĂ©ros, direction pivots.substack.com. Et pour partager c’est le gros bouton en-dessous.

đŸ‡ș🇾 Pivots #4: Primaires US

Bonjour Ă  tous,

Aux États-Unis, les primaires dĂ©mocrates approchent Ă  grand pas. Le caucus qui ouvre la course, celui de l’Iowa, n’est que dans 7 semaines (le 3 fĂ©vrier) ; le Super Tuesday, durant lequel 14 États votent, a lieu le 3 mars. Les dĂ©bats se succĂšdent, et le nombre de candidats crĂ©dibles se dĂ©cante Ă  vitesse grand V —on peut raisonnablement considĂ©rer que Donald Trump affrontera en novembre 2020 soit Joe Biden, soit Bernie Sanders, soit Elizabeth Warren.

Alors que la Maison Blanche est occupĂ©e par un ennemi notoire de la cause environnementale, que les jeunes se mobilisent pour le climat partout dans le monde, y compris outre-Atlantique, et que de nombreuses dĂ©mocraties occidentales sont touchĂ©s, Ă  des degrĂ©s divers, par une « vague verte Â», oĂč en est le parti d’opposition de la dĂ©mocratie la plus puissante du monde ?

En aoĂ»t, au moment oĂč Bernie Sanders a annoncĂ© un plan de lutte contre le changement climatique de pas moins de 16.000 milliards de dollars, The Atlantic a tentĂ© de rĂ©capituler l’influence rĂ©elle de l’enjeu climatique dans les primaires dĂ©mocrates en un court article. Avec un titre taquin sous-entendant qu’au fond, cette thĂ©matique ne serait abordĂ©e qu’en façade.

For Voters, Does Climate
 Even Matter?

Sans surprise, le rĂ©sultat des courses est pour le moment mitigĂ©. Concentrons-nous ici sur ce qui est assez clairement positif, ce qui vient franchement nuancer tout enthousiasme trop prĂ©maturĂ©, et sur les leçons qui peuvent en ĂȘtre tirĂ©es de ce cĂŽtĂ©-ci de l’Atlantique.

1 — Les signaux encourageants

📊 L’électorat dĂ©mocrate est de plus en plus sensible Ă  l’écologie

C’est le premier constat, le plus simple, et a priori le plus encourageant Ă©galement, car rien de positif ne peut suivre sans passer par cette Ă©tape.

Cela peut s’observer de maniĂšre qualitative, entre les mobilisations et la teneur des dĂ©bats en ligne. De maniĂšre quantitative Ă©galement, de nombreux sondages ont mesurĂ© la mĂȘme tendance. Pour CBS News en septembre dernier par exemple, 72% des Ă©lecteurs dĂ©mocrates considĂšrent le changement climatique comme « trĂšs important pour eux, personnellement Â», soit le deuxiĂšme sujet aprĂšs la rĂ©forme de la santĂ© (82%) et devant le port d’armes (68%). InterrogĂ©s ainsi, les RĂ©publicains ne citent cette thĂ©matique qu’à 20%, rappelant la polarisation partisane de cet enjeu. Selon un institut liĂ© Ă  l’UniversitĂ© de Yale, la proportion de DĂ©mocrates considĂ©rant que le « rĂ©chauffement climatique Â» devrait ĂȘtre une « trĂšs haute prioritĂ© Â» pour le PrĂ©sident et le CongrĂšs a environ doublĂ© entre 2010 et aujourd’hui, pour atteindre autour de 50%. La liste d’études donnant des rĂ©sultats de ce genre est longue.

💰 Les candidats ont Ă©tĂ© poussĂ©s Ă  adopter des plans ambitieux

RĂ©sultat direct et concret de la prise de conscience de l’électorat, et du militantisme grandissant sur la question, littĂ©ralement tous les candidats dĂ©mocrates ont dĂ» prĂ©senter leur plan de lutte contre le changement climatique.

Quitte Ă  ce que cela ressemble parfois Ă  un concours de celui qui mettra le plus grand nombre de milliards de dollars sur la table : une centaine pour Yang, jusqu’à 2.000 milliards pour Buttigieg et Biden, et plus de 16.000 pour Sanders —on parle lĂ  de plus de 5 fois le PIB français ! Quitte, aussi, Ă  ce que leur faisabilitĂ© soit source de doutes, dans un systĂšme institutionnel amĂ©ricain qui dĂ©pend beaucoup du CongrĂšs, encore Ă  moitiĂ© RĂ©publicain.

Difficile cependant de s’en attrister.

Et il s’agit bien d’une dynamique bottom-up, poussĂ©e par la base : si le Green New Deal —l’ambition d’une version “verte” et adaptĂ©e au 21e siĂšcle des grands travaux d’infrastructures et de rĂ©organisation de l’économie lancĂ©s dans les annĂ©es 30 par Roosevelt— est devenu si incontournable pour les DĂ©mocrates, c’est bien grĂące Ă  la pression de rĂ©seaux activistes (Sunrise Movement
) et de quelques Ă©lus non issus de l’establishment national (Alexandria Occasio-Cortez
).

đŸŒ La dĂ©mographie amĂ©ricaine ne peut que pousser en faveur de plus d’action climatique

Qui, dans la population, pousse à plus d’ambition sur le climat ? Principalement les jeunes.

Dans l’ensemble de l’électorat, sans surprise, ils sont plus conscients et plus impatients que leurs aĂźnĂ©s. Un seul chiffre pour ne pas se noyer: toujours selon CBS News, 70% des 18-29 ans considĂšrent le changement climatique comme une grave crise, soit 12 points de plus que les plus de 65 ans.

Contrairement Ă  l’Europe, la dĂ©mographie aux US est dynamique, faisant des millenials (nĂ©s aprĂšs 1980) et de la gĂ©nĂ©ration Z (nĂ©s aprĂšs 1995) une partie dĂ©jĂ  consĂ©quente et grandissante de l’électorat. La tectonique des plaques est trop lente pour y placer trop d’espoir dĂšs 2020 —surtout que lĂ -bas aussi, les jeunes sont moins assidus au vote ; mais Ă  l’échelle des mandats Ă  venir, la pression de la base concernant les sujets Ă©cologiques ne peut qu’aller grandissante.

Et mĂȘme
 chez les RĂ©publicains! Dans le camp d’en face, les 18-34 ans se disent Ă  67% inquiets ou trĂšs inquiets du phĂ©nomĂšne, une hausse de 18 points en 5 ans selon une Ă©tude publiĂ©e cet Ă©tĂ©. Ce chiffre est de 10 points plus Ă©levĂ©, et en hausse plus rapide, que dans l’ensemble de l’électorat du Grand Old Party. La fracture gĂ©nĂ©rationnelle chez les RĂ©publicains est encore plus important lorsqu’on leur demande s’il en va de leur responsabilitĂ© de s’occuper du problĂšme climatique. Les deux tiers des moins de 45 ans rĂ©pondent que oui. Presque moitiĂ© moins parmi les plus ĂągĂ©s.

Si le sujet est aujourd’hui extrĂȘmement polarisant entre les deux partis, la dĂ©mographie devrait doucement rapprocher DĂ©mocrates et RĂ©publicains
 vers plus d’ambition environnementale. MĂȘme si on peut s’attendre Ă  ce que les solutions dĂ©fendues ne soient pas les mĂȘmes.

2 — Les indicateurs qui viennent nuancer le constat

🐱 L’establishment tarde à mettre l’enjeu au premier plan

Au moment de l’écriture de l’article de The Atlantic, la direction du Parti DĂ©mocrate venait de refuser la tenue d’un dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© entre candidats qui soit uniquement dĂ©diĂ© aux enjeux climatiques, ce que demandaient de nombreux militants. Suite Ă  la pression de la base, le dĂ©bat a fini par avoir lieu, mais sous une forme diffĂ©rente : un townhall de 7 heures sur CNN dĂ©but septembre, pendant lequel 10 candidats se sont succĂ©dĂ©s et non affrontĂ©s comme c’est le cas lors des dĂ©bats “officiels” de la campagne. Une timide concession, d’autant que les dĂ©bats gĂ©nĂ©ralistes, organisĂ©s par de grandes chaĂźnes de TV, donnent une faible importance Ă  la thĂ©matique —en total dĂ©calage avec l’intĂ©rĂȘt exprimĂ© par les Ă©lecteurs dĂ©mocrates.

🏝 Il n’y a pas de place pour un candidat entiĂšrement dĂ©vouĂ© Ă  la cause climatique

Dans le systĂšme bipartisan amĂ©ricain, qui ne laisse presque pas d’espace politique et mĂ©diatique Ă  des candidats indĂ©pendants ou Ă  des petits partis comme les Ă©cologistes en Europe, un candidat « vert Â», autrement dit un candidat qui ferait de l’enjeu Ă©cologique sa colonne vertĂ©brale idĂ©ologique, peut-il prendre la tĂȘte du bloc dĂ©mocrate ? La rĂ©ponse semble ĂȘtre non.

Au dĂ©but de l’annĂ©e, Jay Inslee, gouverneur de l’État de Washington et Ă©cologiste convaincu, entre dans l’arĂšne en plaçant la lutte contre le changement climatique au cƓur de son programme et des prioritĂ©s prĂ©sidentielles. Il est le seul Ă  Ă©voquer le sujet tous azimuts dĂšs le dĂ©but de la campagne, son programme environnemental est souvent jugĂ© le meilleur (l’auteur de l’article espĂšre le voir devenir vice-prĂ©sident sur le ticket de novembre 2020), son profil met d’accord centristes et tenants d’une ligne plus Ă  gauche. Mais, ne dĂ©collant jamais au-dessus du petit pour cent d’intentions de vote au niveau national, Inslee est contraint de jeter l’éponge en aoĂ»t. Nate Silver de FiveThirtyEight, l’un des meilleurs analystes de la politique amĂ©ricaine, y voit “an obviously bearish indicator for the prioritization of climate change in Democratic politics”— autrement dit, un trĂšs mauvais signal de la rĂ©elle importante du climat dans les considĂ©rations des Ă©lecteurs. Et c’est bien le cƓur du constat fait par The Atlantic.

🧭 Pour les Ă©lecteurs, le climat reste une cause secondaire au moment du vote

Certes, les DĂ©mocrates s’inquiĂštent de plus en plus du climat, mais ils s’inquiĂštent aussi de nombreux autres sujets —et il semblerait que ce soient ces derniers qui motivent encore la plupart de leurs choix Ă©lectoraux. Ce que l’article rĂ©sume sur un ton encore une fois taquin :

Climate change may occupy a position in the party much like Elizabeth Warren does in the primary: Both are just about every Democrat’s second-best friend.

[L’article a Ă©tĂ© publiĂ© avant la montĂ©e en flĂšche —puis la redescente— de Warren dans les sondages]

En clair, lĂ  oĂč d’autres sujets peuvent jouer un rĂŽle (dĂ©)mobilisateur au sein des Ă©lecteurs dĂ©mocrates, la santĂ© au premier plan, les candidats ne percevraient pas un gain Ă©vident de s’engager plus que la moyenne sur le sujet climatique et n’auraient pas grand chose Ă  perdre Ă©lectoralement Ă  sembler manquer un peu d’ambition en la matiĂšre. Les Ă©lecteurs les plus engagĂ©s sur l’enjeu climatique seraient de toute maniĂšre dĂ©jĂ  largement mobilisĂ©s, tandis que le reste de l’électorat dĂ©mocrate ne se sentirait pas suffisamment trahi en cas de renoncement. À l’inverse, chez les RĂ©publicains, un candidat Ă©voquant des positions trĂšs libĂ©rales sur un sujet comme l’avortement peut ĂȘtre assurĂ© de perdre immĂ©diatement quelques points cruciaux d’intentions de vote. En un mot,

There isn’t a well-organized contingent of voters waiting to glom on to a climate champion

Et c’est principalement lĂ  que le contexte amĂ©ricain, bien diffĂ©rent du nĂŽtre du point de vue Ă©lectoral, peut nous intĂ©resser directement.

3 — Les leçons Ă  tirer d’un point de vue europĂ©en

🌅 Il manque un activisme pro-climat suffisamment structurĂ© pour peser suffisamment sur la vie Ă©lectorale

Comment un enjeu politique peut devenir suffisamment important, suffisamment mobilisateur, suffisamment clivant pour peser sur le processus de sĂ©lection des reprĂ©sentants et sur leurs prises de dĂ©cisions ? Rarement par hasard : la clĂ© est de structurer un moyen de pression, venant de la base, faisant Ă©merger un message clair, visant une cible prĂ©cise dans les rouages de la dĂ©mocratie, capable de capter l’attention mĂ©diatique et de mobiliser physiquement des foules.

Le constat fait par l’auteur de l’article de The Atlantic est qu’à ce stade, cette organisation n’existe pas aux États-Unis. MĂȘme si le trĂšs prometteur rĂ©seau de jeunes activistes Sunrise Movement en prend la voie et a rĂ©ussi Ă  mettre le Green New Deal sur toutes les bouches dĂ©mocrates. Je pense qu’on reviendra ici plus en longueur sur ce mouvement avant les Ă©lections de novembre.

En Europe, le systĂšme partisan est trĂšs diffĂ©rent, mais cela n’invalide en rien la nĂ©cessitĂ© d’un tel mouvement, et devrait mĂȘme le faciliter : il paraĂźt plus aisĂ© de cibler un nombre restreint de petits partis a priori plus favorables, que de s’attaquer Ă  une Ă©norme machine de guerre Ă©lectorale peu cohĂ©rente idĂ©ologiquement tel qu’un parti amĂ©ricain. Mais lĂ  encore, ce mode de pression n’est pas mature. À quoi ressemblerait un Sunrise Movement français ? Peut-ĂȘtre Ă  une convergence entre organisations environnementalistes traditionnels, avec leur expertise du fonctionnement des institutions, et l’énergie et la capacitĂ© de mobilisation de nouveaux venus tels qu’Extinction Rebellion, qui appelle Ă  la neutralitĂ© carbone en 2030, Youth for Climate ou encore Action Non Violente - COP21.

En attendant de trouver la forme d’organisation la plus efficace, chaque initiative permettant de faire monter la pression sur les autoritĂ©s publiques, et de montrer concrĂštement l’ampleur des attentes et de l’impatience, est utile. Lorsqu’un dirigeant tacle les mouvements protestataires en prĂ©tendant que l’heure de l’alerte serait derriĂšre nous, que la prise de conscience serait suffisante, et qu’il serait temps de passer Ă  un activisme qui fasse vĂ©ritablement “bouger les choses”, il a tort. En dĂ©mocratie, le processus de prise de dĂ©cision politique est par nature un arbitrage dĂ©pendant constamment de stimuli extĂ©rieurs —opinion, expertise, discours mĂ©diatique, mouvements de pression
— sans lesquels les dĂ©cideurs avanceraient les yeux bandĂ©s. Protester, c’est crĂ©er un de ces stimuli afin de peser dans l’arbitrage. Ce qui est dĂ©jĂ  constructif en soi.

đŸ—œ Difficile d’espĂ©rer un big bang Ă©cologiste outre-Atlantique

En attendant, et alors que la COP25 s’enlise en partie Ă  cause des efforts de sabotage de Washington pourtant sur le dĂ©part des Accords de Paris, il serait irrationnel d’espĂ©rer un tournant farouchement pro-climat aux États-Unis Ă  court terme. À cause de frictions dont certaines ont Ă©tĂ© Ă©voquĂ©es ici, parce que l’actuel favori des sondages n’est peut-ĂȘtre pas le plus motivĂ© sur la question, et aussi parce qu’il faudra d’abord convaincre les Ă©lecteurs blancs de la Rust Belt qu’il serait temps de licencier le prĂ©sident en fonction. Pas simple.

✅ L’électorat dĂ©mocrate, principalement poussĂ© par les millenials, se sent de plus en plus concernĂ© par la cause climatique —ce qui aide Ă  teinter de vert les primaires actuelles et pourrait mener Ă  l’adoption d’un Green New Deal si Donald Trump est battu dans les urnes en novembre.

⏞ Encore souvent secondaire dans les esprits par rapport Ă  d’autres sujets polarisants, et pas assez soutenue par un activisme structurĂ© et puissant, la cause environnementale ne s’impose pas encore comme un enjeu dĂ©cisif pour l’éligibilitĂ© d’un candidat.

❌ S’il y a Ă©normes marges d’amĂ©lioration par rapport Ă  l’administration actuelle, il reste irrationnel d’espĂ©rer que les États-Unis puissent devenir un leader mondial du combat pour le climat Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance.

Bonne lecture, bonnes fĂȘtes de fin d’annĂ©e, et Ă  dans quinze jours ! 🩌🎄

Geoffroy.


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🛒 Pivots #3: EuropaCity

Bonjour Ă  tous,

Seulement 3 numĂ©ros, et dĂ©jĂ  une exception: alors que je me suis engagĂ© Ă  recommander les ressources les plus intĂ©ressantes pour illustrer les basculements Ă  l’Ɠuvre, nous allons voir cette fois un Ă©pisode de podcast franchement mĂ©diocre, mais qui joue trĂšs bien son rĂŽle dĂ©monstratif.

J’écoute rĂ©guliĂšrement les replays de l’émission quotidienne de France Culture Le grain Ă  moudre (rĂ©cemment renommĂ© Le temps du dĂ©bat suite Ă  un changement d’animateur) que je trouve ĂȘtre en gĂ©nĂ©ral un bon format pour aborder les enjeux des sujets d’actualitĂ©.

DĂ©but octobre, l’émission a souhaitĂ© organiser une discussion sur l’état du projet EuropaCity et de la contestation Ă  son encontre.

EuropaCity, c’était un projet de construction d’un “mĂ©gacomplexe” de 80 hectares dĂ©diĂ©s aux loisirs et Ă  la consommation sur des terres agricoles Ă  Gonesse, entre les aĂ©roports de Roissy et du Bourget en Ile-de-France. PensĂ© Ă  partir de 2007 par une filiale du groupe Auchan et un promoteur immobilier chinois, le projet a beaucoup Ă©voluĂ© au cours des derniĂšres annĂ©es, pour une mise en service prĂ©vue en 2027. Suite Ă  des annĂ©es d’opposition par des militants Ă©cologistes, le gouvernement a annoncĂ© l’abandon du projet en novembre.

Quelques semaines avant cette annonce, France Culture avait donc rĂ©uni sur un plateau promoteurs d’EuropaCity (Jean-Pierre Blazy, maire de Gonesse et David Le Bon, directeur du dĂ©veloppement du projet) et opposants (Franck Gintrand, auteur sur les sujets d’urbanisation et Alice Le Roy, journaliste, enseignante et militante Ă©colo). Choix surprenant, tant on pouvait s’attendre Ă  un dialogue de sourds au mieux, Ă  un pugilat au pire. Ça n’a pas loupĂ©.

Avant de continuer, rĂ©capitulons en une phrase les arguments de chacun, au cas oĂč vous n’auriez rien suivi de la controverse.
đŸ€‘ Les pros : EuropaCity apporte attractivitĂ©, revenus et emplois Ă  une zone qui en a bien besoin, et les considĂ©rations Ă©cologiques sont prises en compte dans la conception du projet (desserte en transports en commun, sanctuarisation de terres agricoles alentours)
😡 Les antis : construire de tels temples Ă  la consommation de masse est d’une autre Ă©poque, et les dĂ©gĂąts environnementaux (bĂ©tonisation, besoins massifs en transports, promotion de la surconsommation) surpassent de loin les discutables avantages Ă©conomiques et sociaux. 

J’ai Ă©coutĂ© le podcast jusqu’au bout. AprĂšs tout, j’avais du temps Ă  tuer, bloquĂ© dans les interminables embouteillages de ma ville d’accueil. Mais surtout, j’ai trouvĂ© que la (tentative de) discussion permettait de soulever quelques points concernant l’action publique et les mobilisations collectives dans un contexte d’urgence Ă©cologique. Mentionnons-en trois ici.

Pour vĂ©rifier la teneur du dĂ©bat quelques minutes, mais aussi pour creuser le sujet grĂące Ă  une liste de ressources proposĂ©e par France Culture, voici la page de l’épisode:

Europa City : projet d'un autre temps ?

đŸ—đŸš« La lutte contre les “grands projet inutiles”, avenir du militantisme Ă©colo

En fait c’est dĂ©jĂ  son passĂ©. Les mobilisations de ce genre n’ont rien de nouveau, comme le rappelle une carte publiĂ©e rĂ©cemment par Le Monde diplomatique. En revanche, ce qui est notable dans notre contexte actuel est qu’elles ont probablement vocation Ă  se multiplier et se renforcer tant le vent leur souffle dans le dos:

  • La lutte contre de tels projets est un excellent moyen d’ancrer dans une gĂ©ographie et un calendrier dĂ©finis, Ă  taille humaine, l’opposition Ă  un systĂšme mortifĂšre pour l’environnement mais souvent perçu comme trop global et invisible pour pouvoir y faire face de maniĂšre concrĂšte ;

  • L’urgence Ă©cologique est de moins en moins abstraite, Ă  mesure que les rapports du GIEC se prĂ©cisent et que les Ă©vĂ©nements climatiques extrĂȘmes (qui ne peuvent pas ĂȘtre systĂ©matiquement mis sur le compte du dĂ©rĂšglement climatique causĂ© par l’espĂšce humaine mais qui donnent un avant-goĂ»t certain de ce vers quoi nous allons) se multiplient. Cela renforce les habituĂ©s de l’activisme Ă©colo dans leur conviction qu’ils sont du bon cĂŽtĂ© de l’histoire, motivant ainsi les troupes ;

  • La population dans son ensemble, de plus en plus sensible Ă  la cause environnementale —nous le verrons plus en dĂ©tail Ă  l’avenir dans Pivots—, met Ă  disposition des activistes un capital sympathie grandissant envers des discours ou des mobilisations autrefois rapidement considĂ©rĂ©es comme radicales. Ce qui confĂšre aux militants, devenus mĂ©caniquement plus nombreux, un effet de levier dans leur bras de fer avec les pouvoirs politiques ou Ă©conomiques ;

  • Le droit international est dĂ©sormais clairement de leur cĂŽtĂ©, avec les Accords de Paris de 2015 appelant les États Ă  tout mettre en Ɠuvre pour limiter le rĂ©chauffement Ă  un maximum de 2°C par rapport Ă  l’époque prĂ©-industrielle. Les recommandations concrĂštes sont Ă  aller chercher dans les rapports des scientifiques du GIEC — dont celui d’aoĂ»t 2019 sur la protection des sols et des forĂȘts recommande de cesser l’artificialisation des terres agricoles afin de rester dans une trajectoire compatible avec les 2°C.

Tout cela augure d’une multiplication des mobilisations locales contre de grands projets polluants et de transformation de l’environnement (usines, complexes immobiliers, centres commerciaux, infrastructures de transport
), les “grands projets inutiles” comme les appellent certains, parfois transformĂ©s en “ZAD” comme Ă  Notre-Dame-des-Landes. Quatre acteurs de la nouvelle gĂ©nĂ©ration d’activistes viennent d’ailleurs de lancer superlocal, plateforme pour aiguiller l’envie d’agir abstraite vers des luttes locales concrĂštes.

Cette pression grandissante ne peut que se répercuter sur la puissance publique, confrontée à deux défis différents.

Le premier porte sur son rĂŽle mĂȘme.

âšĄïžđŸ„Š Moins de place pour le compromis en politique dans un contexte d’oppositions entre visions incompatibles

« Gouverner, c’est choisir Â» disait Pierre MendĂšs-France dans les annĂ©es 1950. Oui, mais en rĂ©alitĂ©, surtout Ă  l’échelle locale, le cƓur de la politique est de chercher le compromis, un Ă©quilibre entre les intĂ©rĂȘts des forces en prĂ©sence et la volontĂ© de l’équipe au pouvoir tout en tenant compte des paramĂštres d’une rĂ©alitĂ© forcĂ©ment complexe.

Or, comme l’exprime le pugilat du podcast de France Culture, il paraĂźt impossible de tendre vers un consensus tant les visions sont opposĂ©es dans de tels cas.

D’un cĂŽtĂ©, ceux qui prennent les alertes du GIEC littĂ©ralement (dans ce cas, notamment celle appelant Ă  l’arrĂȘt de l’artificialisation des sols) et qui considĂšrent que la gravitĂ© de la crise climatique est telle que tout ce qui va Ă  l’encontre de la transition Ă  engager doit ĂȘtre stoppĂ© —purement et simplement.

De l’autre, ceux qui assurent prendre en compte l’urgence Ă©cologique mais l’incluent dans une Ă©quation oĂč elle n’est pas la seule variable et oĂč le mode de calcul peut favoriser d’autres facteurs en mettant les risques environnementaux au second plan, surtout si ceux-ci ne sont pas immĂ©diats. Comme le dit le maire de la commune concernĂ©e dans le podcast,

Il y a l’urgence Ă©cologique, mais il y a aussi l’urgence territoriale.

Le projet EuropaCity a beaucoup Ă©voluĂ© au fil du temps, cherchant la bonne formule commerciale mais aussi peut-ĂȘtre l’apaisement avec les opposants et l’opinion publique. Un projet de piste de ski couverte (đŸ€Ż) a ainsi Ă©tĂ© abandonnĂ© au bout de 7 ans (đŸ€Ż). Mais une solution de consensus n’était tout simplement pas envisageable. L’une des deux approches devait l’emporter —c’est justement lĂ  le rĂŽle de la puissance publique. Doit-on mettre l’urgence Ă©cologique au premier plan, comme nous le suggĂšre la gravitĂ© des conclusions des scientifiques? Ou celle-ci n’est-elle qu’une nouvelle variable dans des Ă©quations qui en comportement dĂ©jĂ  de nombreuses autres? Gouverner, ce sera de plus en plus choisir —trancher clairement, assumer la radicalitĂ© d’un choix portĂ© par des lignes de polarisations mouvantes.

Mais une fois que ce constat est posé, un autre défi se pose.

📏đŸ—ș À quelle Ă©chelle faire porter la responsabilitĂ© de la transition Ă©cologique?

La pensĂ©e Ă©cologiste est intimement liĂ©e Ă  l’idĂ©al de dĂ©centralisation, Ă  celui d’autonomisation et de rĂ©silience des communautĂ©s locales. Pour de nombreuses bonnes raisons. Pourtant, le cas EuropaCity illustre aussi les limites que cela peut impliquer.

Bien souvent, en fait Ă  chaque fois qu’il s’agira de s’opposer Ă  un projet Ă©conomique d’envergure pour une commune, l’échelon local ne sera par dĂ©faut pas incitĂ© Ă  penser en termes d’urgence Ă©cologique globale. Dans le cas d’EuropaCity, les avantages pour la commune sont, du moins selon elles, Ă©vidents: milliers d’emploi Ă  promettre aux habitants/Ă©lecteurs, rentrĂ©es fiscales immĂ©diates, rayonnement local. Les nuisances, elles, sont beaucoup moins perceptibles dans le tableau de bord guidant l’action des Ă©diles: contribution Ă  un phĂ©nomĂšne qui favorise un risque lent, diffus gĂ©ographiquement, largement reportĂ© dans le temps.

A contrario, plus l’échelle de dĂ©cision est large (l’État, l’Europe), plus certains cas particuliers de projets immobiliers ou d’usines polluantes peuvent paraĂźtre nĂ©gligeables Ă©conomiquement parlant, rapportĂ© Ă  la volontĂ© de changer de modĂšle de dĂ©veloppement Ă©conomique —lorsque celle-ci existe— pour faire face Ă  la situation d’urgence. Avec EuropaCity, c’est bien l’échelon national qui a su plier le premier, au grand dam des Ă©lus locaux qui Ă©taient prĂȘts Ă  aller jusqu’au bout.

Quel est donc le bon Ă©chelon? Beaucoup comptent sur des communautĂ©s locales pour avancer sur la question de la rĂ©silience Ă©cologique sans attendre un État trop frileux. Des maires comptent engager la transition grĂące Ă  l’emprise qu’ils peuvent avoir sur le territoire. Mais en mĂȘme temps, les Ă©lus locaux sont Ă©conomiquement programmĂ©s, encore plus que d’autres, Ă  favoriser des modes de dĂ©veloppement Ă©conomiques dĂ©passĂ©s au dĂ©triment du bien commun global. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de marge de manƓuvre pour une politique Ă©cologiste volontariste, trĂšs loin de lĂ , mais que le design des institutions n’en font pas l’orientation principale par dĂ©faut. Le paradoxe risque d’attiser des tensions politiques non nĂ©gligeables.

D’autant que ce type de projet peut ĂȘtre perçu trĂšs diffĂ©remment dans la population selon l’échelle oĂč l’on se place, en fonction du type de bĂ©nĂ©fices et de nuisances qu’ils apportent. Le rĂ©fĂ©rendum local sur l’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes, organisĂ© Ă  l’échelle dĂ©partementale, avait montrĂ© de fortes polarisations entre riverains et communes plus Ă©loignĂ©s. D’autres types de chantiers pourraient causer des oppositions encore diffĂ©rentes.

Entre sondages, votations ou consultations, le choix du pĂ©rimĂštre gĂ©ographique est une arme, une variable de renforcement du discours lĂ©gitimant un grand projet ou au contraire de la mobilisation Ă  son encontre. Il est aussi un casse-tĂȘte pour la gouvernance de la transition Ă©cologique et la prise en compte des enjeux environnementaux globaux et de long terme dans la prise de dĂ©cision politique.


đŸ€” On rĂ©capitule:

✅ L’activisme Ă©cologiste, poussĂ© par un contexte favorable, reposera de maniĂšre croissante sur l’opposition Ă  de grands projets polluants —moyen d’ancrer localement la lutte contre un systĂšme global

✅ Pris en Ă©taux entre des positions difficilement conciliables, les pouvoirs publics seront, plus souvent qu’auparavant, poussĂ©s Ă  trancher clairement en faveur de positions radicales plutĂŽt que de rechercher des compromis favorisant le statu quo

❌ La difficile question de la bonne Ă©chelle de la gouvernance Ă©cologique risque de fragiliser des luttes et de ralentir la transition nĂ©cessaire, sans que la dĂ©centralisation ne soit nĂ©cessairement la panacĂ©e

À dans une dizaine de jours pour le prochain numĂ©ro, et on commence trĂšs bientĂŽt Ă  sortir du contexte français.

Geoffroy.


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